« Décor ciment » de François Bon

Du ciment dans la têteDu ciment dans la tête

Auteur contemporain né en 1953 François Bon a publié de nombreux romans depuis le premier Sortie d’usine en 1982 jusqu’à Proust est une fiction en 2013. Décor Ciment, paru aux éditions de Minuit en 1988, est son troisième roman. En 1986 il bénéficie, avec Bernard Noël et Didier Daeninckx, du programme écrivains en Seine Saint-Denis et va habiter pendant un an la tour Karl Marx de Bobigny. Ce n’est pas pendant cette expérience de Bobigny qu’il va écrire Décor Ciment puisqu’il l’écrira l’année suivante lors de sa résidence à Berlin. Mais le roman sera très imprégné de ce vécu dans une cité de Seine saint Denis, un texte comme arraché de l’intérieur. D’ailleurs nous le verrons, la première partie de Décor Ciment porte le nom de la cité : Karl Marx.

Au cœur d’une cité du 93, le corps de Raymond Crapin est retrouvé mort au pied d’une tour H.L.M. en bordure de la ville. L’auteur nous immerge dans un univers où tous les habitants sont des fantômes devenus gris à force de vivre dans des « satellites à étages ». Le récit s’appuie sur les « voix » de quatre personnages principaux : Isa Waertens la gardienne et voyante de la cité, Goëllo le camionneur, Lambert le vieil aveugle et Laurin le sculpteur qui squatte une ancienne station service abandonnée à côté de l’autoroute hors service. Ils sont embarqués au commissariat du quartier avec un drogué en plein délire sous héroïne pour y être interrogés. Après une ouverture aux allures de prophétie biblique, la trame du récit progresse dans une suite de monologues alternés de nos quatre personnages principaux. Chacun dans leur individualité vivent une existence annulée « des vies sans destin » dans une banlieue grise déshumanisée.

Peut-on parler d’action dans le cas de Décor Ciment ? L’histoire progresse à travers quatre monologues, à l’image des tours qu’ils habitent, monolithes immuables. La mort de Raymond Crapin ne semble être là que comme un prétexte qui permet à François Bon de poser les éléments du décor, de tester les limites du langage de la ville.

Les personnages du roman sont tous des habitants de la cité. Que ce soit nos quatre protagonistes ou les personnages secondaires qui vont venir ponctuer le récit. Des personnages secondaires en marge de notre monde dignes d’une galerie de portraits de Jérôme Bosch : un jeune drogué anonyme sous héroïne en crise hallucinatoire, un fou que l’on appelle Karl Marx du nom de la cité voisine, une mongolienne surnommée « la chinoise », une naine polonaise qui parle en « a », cet homme sur son banc : Gravot-j’attends-mes-enfants, un ancien marin cloué au lit…

De l’influence du décor

Quatre personnages principaux donc pour écrire l’histoire. Mais c’est sans compter sur une cinquième entité extrêmement présente voire envahissante : la cité. Une cité aux allures de monstre, au décor sans surprise, teintée de gris, à la topographie monotone (« à chaque étage les portes sont pareilles », « les tours en rang autour de la dalle de ciment alignaient leurs rectangles symétriques »). Elle est omniprésente dans tout le roman. Chaque monologue y fait allusion mais plus que faire allusion à la cité, ils y font référence comme s’ils étaient hantés par la cité. Car la vie dans cet environnement est conditionnée, rythmée et les habitants, lorsqu’ils en ont conscience, le vivent comme une fatalité (« Jetés là aux rives d’une planète de rebut, comment dire ça autrement, et savoir pourquoi ils tombent en tel mépris d’eux mêmes : puisqu’ils acceptent »). La monotonie du décor imprègne le quotidien et fait de ses habitants des êtres en errance dans un monde monochrome.

La cité avec la vie bruyante de ses tours, et perçue comme une prison (« cela vous a choisi »), un enferment spatial (« Enfermé dans sa pièce, et si longtemps dans sa tour, on s’encombre »). Dans le passage ci-dessous, plus qu’une prison c’est par le champ lexical de la mort que la cité est perçue. C’est une vision presque tentaculaire et apocalyptique :

« Nous avancions vers ces masses obscures et sombres, sur le sol comme étranger, une plaque sur une lave, l’idée que des nappes nouvelles, infécondes et brûlantes, surgiraient et viendraient par en dessous soulever ces dalles trop minces pour tant porter de l’homme : l’idée soudain qu’une menace gagne, qu’on est pris ; on pourrait courir, on n’aurait pas le temps d’échapper. »

Ainsi la ville en bordure constitue une frontière. Dessaisis de leur humanité les habitants de la cité prennent corps avec elle, ils sont imprégnés de ses particules élémentaires et ce dès les première pages : « ciment dans les yeux », « peau de ciment », telle une seconde peau la cité a pris corps avec les êtres humains.

Par ailleurs et pour appuyer le mouvement de corps à corps, à plusieurs reprises la cité semble vivante. L’auteur lui prête des émotions des intentions, il la personnifie (« on dirait que le béton s’y noie avec soulagement », « des caves auraient ici surgi de la terre, écrasant autour d’elles les restes détruits de l’homme », « ces insectes de fer », « (…) leurs bras de béton ligotés », etc.).

L’empreinte biblique dans la construction du roman

Au delà de ce parcours du quotidien au sein de la banlieue on ne peut passer à côté des allusions ou des symboliques bibliques du récit et de sa teneur prophétique. L’ouverture du roman tout d’abord, ponctuée de propos lapidaires hurlés par un jeune drogué enfermé dans une cellule vitrée du commissariat. Ces propos ont la teneur alarmante d’une prédication apostolique. Issues des prières du prophète Habakuk (auteur du livre d’Habakuk de l’Ancien Testament, qui aurait vécu au VIIe siècle avant J.C. à l’époque où les babyloniens sont en train de développer leur pouvoir) ces citations sont scandées quasiment à l’identique des prières originales et de façon obsessionnelle.

« Devant lui marche la fièvre, la terreur suit ses pas, malheur ! (Décor Ciment p.19) / Devant lui marche la mortalité, et la fièvre naît sous ses pieds (Habacuc) »

« Oh, celui qui comme la mort n’est jamais rassasié, malheur, sur lui malheur ! (Décor Ciment p.99) / Et qui, comme la mort, n’est jamais rassasié (Habacuc 2) »

« Tu traites les hommes en reptiles sans maître, tu passeras comme le vent, sur toi, malheur ! / Tu traitres donc les hommes comme les poissons de la mer, comme les reptiles qui n’ont pas de chef ! (Habacuc 1.14) »

Elles sont systématiquement ponctuées du terme « malheur ! », comme l’annonce d’une catastrophe imminente vouant la cité à la destruction. Le jeune drogué anonyme prend la place d’un nouveau prophète. Habakuk est aussi le nom du bateau sur lequel navigua Jean Jeudy cet ancien marin qui ne sort plus de son appartement du douzième étage d’une des tours et qui passe ses journées à raconter sa vie dans un enchaînement ininterrompu de propos qui amènent le lecteur aux rives de Babylone.

Dans le roman il est question à plusieurs reprises de Babylone, cité mythique et maudite par excellence et souvent identifiée au mythe de la tour de Babel. Or la relation d’Habakuk avec Babylone est indéniable dans la prophétie de la chute. La « légende » dit que Dieu fait savoir par la voix d’Habakuk qu’il châtiera son peuple pour le punir de ses péchés en utilisant les babyloniens. Par ailleurs le terme Babylone sera cité 33 fois dans le récit. Ce chiffre n’est pas sans rappeler la signification hautement symbolique pour la religion catholique. Est-il l’annonce d’une mort prochaine ? Mais Babylone, c’est aussi ce bar au pied d’une des tours, à l’enseigne clignotante et à laquelle il manque le « Y ». Cette enseigne défigurée est-elle le symbole de la déchéance prochaine de la ville ? Ou encore Babylone, dans le récit enchâssé de Jean Jeudy relatant par une mise en abîme, à travers la voix de l’aveugle Louis Lambert, sa vie de marin avec notamment son passage dans la ville de Babylone (« nous avons échoué aux rives de Babylone »).

En conclusion

L’humain déshumanisé est réifié et le décor ciment devient l’homme ciment.

Le récit est construit comme la cité où chaque monologue prend la place d’une des tours (« de livre en livre, ces voix se hissent à la profusion confuse d’un rêve »).

Les résonances bibliques au sein de Décor Ciment sont indéniables (« légende incertaine (…) ce livre des livres »). Le mythe de Babylone est porté par plusieurs récits bibliques et est très ancré dans la tradition chrétienne. Mais on ne peut dissocier Babylone de la tour de Babel, cette tour qui devait permettre aux mortels d’atteindre le Ciel. Or on dit que le projet a échoué en raison de l’incommunicabilité des êtres. Ce mythe est vu sous un jour négatif et relate plus facilement l’orgueil, les péchés et l’abandon de la ville.

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