« Thérèse et Isabelle » Violette Leduc

therese_et_isabelleThérèse et Isabelle, Violette Leduc, Gallimard (2000)

Écrivaine autodidacte du XXe siècle Violette Leduc (1906-1972) écrira Thérèse et Isabelle sur les conseils de Simone de Beauvoir à laquelle elle vouera une admiration amoureuse1. La plupart des textes issus de l’œuvre de Violette Leduc sont autobiographiques. Avec la publication de La Bâtarde, dans lequel elle narre sa bi sexualité, elle acquiert une réputation de femme libre. Dans les années 60 elle était reconnue et adulée par un petit cercle littéraire dont faisaient partie Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir ou Jean Genet. C’est en 1954 qu’elle entame l’écriture de Thérèse et Isabelle. Il s’agit d’un récit érotique et poétique écrit par une femme (un fait remarquable pour l’époque). Ce texte devait constituer la première partie du roman Ravages2 mais il fut supprimé car considéré comme beaucoup trop audacieux pour une écriture féminine. Le roman sera donc publié chez Gallimard pour la première fois en 1966 dans une version censurée. Ce n’est qu’en 2000 que le texte paraît dans son intégralité.

Thérèse et Isabelle est un récit qui retrace, durant trois jours et trois nuits, les amours saphiques de deux jeunes filles pensionnaires dans un internat de province. Alors que l’une est belle et studieuse (Isabelle) l’autre est mauvaise élève et se trouve disgracieuse (Thérèse). Thérèse se sent trahie par sa mère qui va se remarier avec un homme qu’elle refuse d’appeler papa. Elle se considère de passage dans cet internat en attendant que sa mère vienne la reprendre. Le charisme d’Isabelle est incontestable. De toute son assurance elle provoque Thérèse qui entretient un sentiment de haine à son encontre :

« Je ne me sauverai pas. Elle ne me fait pas peur : je la déteste. Elle tourne le dos. Quelle nonchalance…  […] Je ne te parlerai pas, […] tu n’auras pas un mot de moi. […] Je ne te parlerai pas.».

L’amour dévorant et obsessionnel qui naîtra entre Thérèse et Isabelle sera à la hauteur de la haine qui l’a précédé. Chaque nuit, dans un dortoir soumis à la vigilance des surveillantes, le désir et le plaisir physique des jeunes filles s’exprime à côté des pensionnaires endormies dans les box voisins. Les journées sont nourries de l’impatience des nuits à venir et les nuits emplies de passion charnelle jusqu’à épuisement.

(D)écrire la sexualité

C’est à travers la métaphore filée de la nature que la poésie de Violette Leduc prend corps. La nature est un règne dans lequel évolue l’élément végétal, animal et minéral, ainsi l’apprentissage de l’amour physique devient un paysage (« Je naissais au printemps avec le babil du lilas sous ma peau. »), le désir est une pieuvre tentaculaire qui réapparaîtra plusieurs fois (« La pieuvre dans mes entrailles frémissait […] »), l’être humain est composé de la nature tout entière (« […] je baignais mon ventre dans les arums de son ventre, j’entrais dans un nuage. »). Les règnes n’ont pas de frontières entre eux, les genoux sont de cendre, les doigts sont fauves de l’automne, les jambes sont enveloppées de zéphyrs… L’isotopie de la nature n’est pas là pour marquer la pudeur bien au contraire. La défloration de Thérèse, la vue du sang ne sont pas éludées. Les descriptions de scènes d’amour et de plaisir charnel sont précises. La sensualité est exacerbée par l’utilisation des métaphores et par une écriture haletante, en résonnance aux gémissements amoureux. Les phrases sont courtes et pourtant le texte semble vouloir faire revivre l’amour à l’infini.

Thérèse et Isabelle est un texte sur l’initiation au désir porté jusqu’à l’obsession. En passer par l’image permet à Violette Leduc d’en dire plus, d’aller vers ce qui n’est pas exprimable avec de simples mots. La tension est présente dans tout le récit. L’amour homosexuel n’est pas toléré à cette époque, il leur faut donc se cacher des regards importuns et le style métaphorique de l’auteure renforce l’isolement des adolescentes et les place dans un espace qui leur est propre dans lequel le temps hésite et où le sommeil fait disparaître les êtres. La nécessité de se cacher des autres exacerbe l’excitation. A l’instar d’un rite de passage, la défloration de Thérèse les amène naturellement à se tutoyer. Les doigts d’Isabelle ont montré le chemin, la parole peut advenir.

1L’affamée, éd. Gallimard, 1948

2Ravages, éd. Gallimard, 1954.

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