« L’usage de la photo » Annie Ernaux et Marc Marie

Annie-Ernaux-Usage-de-la-photoL’usage de la photo, Annie Ernaux Marc Marie, Gallimard (2005)

En 2003 alors qu’elle se bat contre un cancer du sein Annie Ernaux rencontre Marc Marie. C’est de cette rencontre que naîtra L’usage de la photo en 2005. Une narration à deux voix portée par une succession de photographies prises après l’acte amoureux (« Certaines ont été prises aussitôt après l’amour, d’autres le lendemain matin »). Pour la plupart il s’agit de vêtements abandonnés sur le sol sans aucun parti pris de mise en scène. Très rapidement ce besoin de fixer sur une pellicule les vestiges d’un acte passé leur a paru évident voire nécessaire. Tels des inspecteurs photographiant une scène de crime d’où le corps serait absent, ils photographient « l’image du paysage dévasté après l’amour » avec pour règle de ne toucher à aucun des vêtements présents. Il faudrait parler ici de « photobiographie » car il n’est pas question de fiction. Chaque cliché (quatorze au total) est ancré dans le quotidien et donnera lieu à la description factuelle de l’image puis à la réminiscence d’un souvenir fortuit, d’un instant passé, d’une tranche de vie, à la manière d’une cure psychanalytique. Les associations d’idées créées des interactions entre le texte et la photo. Seul l’incipit1 ne nous donnera pas d’image à voir. De cette image absente Annie Ernaux nous dira « Je peux la décrire, je ne pourrais pas l’exposer aux regards ». Et pourtant de par la description précise nous pouvons nous l’imaginer. C’est le seul cliché sur lequel est présent un corps, le sexe de Marc Marie en érection. Tel un album photo, le décor du récit est installé, il nous parlera de l’acte amoureux.

De la présence à l’absence

Quel est l’usage de la photographie dans ce roman ? L’usage étant le fait de se servir de quelque chose selon sa fonction pour en obtenir un effet qui permette de satisfaire un besoin, les auteurs font de l’usage de la photo un témoignage de leur amour au plus près du temps présent et de la réalité. À partir de La place (1984) Annie Ernaux qualifie son style littéraire d’écriture plate, une écriture dictée par les surgissements de la vie qui cherche à rester la plus juste possible. Ainsi dans L’usage de la photo elle nous dit : « Je ne veux faire que des textes […] dont la forme même est donnée par la réalité de la vie ». Les support physiques que sont ces photos sont donc le moyen de fixer le temps, l’existence tangible d’un moment passé. Or pendant l’écriture de L’usage de la photo Annie Ernaux luttait contre un cancer du sein, ainsi la maladie qui a transformé, marqué son corps qui la met en danger de mort est intégrée dans le récit (« Un jour il m’a dit « Tu n’as eu un cancer que pour l’écrire ». J’ai senti que, en un sens, il avait raison, mais jusqu’ici, je ne pouvais pas m’y résoudre »). L’écriture à partir de ces images figées dans le temps présent, comme des légendes accrochées aux images, est une course contre le temps, contre la maladie, contre la mort : « Jamais je n’aurais pu prévoir le texte que nous sommes en train d’écrire. C’est bien de la vie qu’il est venu ». Dans un entretien pour Gallimard2, Annie Ernaux disait ceci : « Ces photos d’où les corps sont absents, où l’érotisme est seulement représenté par les vêtements abandonnés, renvoyaient à ma possible absence définitive ». Pulsion de mort et pulsion de vie s’entrechoquent mais ce texte est avant tout un hommage à la vie.

Ces photos sont exemptes de corps mais elles ne nous parlent que de ça. De corps aimants, de corps en mouvement, mais aussi d’un corps malade, d’un corps en danger de mort. Elles sont chargées d’érotisme, emplies de l’excitation du désir sexuel, elles participent de la mise en abyme de l’acte amoureux sans le montrer. Chaque photo est une empreinte. L’empreinte d’une histoire qui appartient maintenant au passé, un témoignage de la présence d’un couple. Elles montrent des vêtements tombés au hasard de l’effeuillage amoureux. Les vêtements portent eux-mêmes encore l’empreinte des corps qu’ils ont enveloppés. C’est ainsi que l’acte amoureux s’inscrit dans la scène sans le dire, comme un éternel recommencement.

Naissance aurait pu être le titre d’une quinzième photo qui n’existe pas ou seulement dans l’imaginaire d’Annie Ernaux, « J’ai pensé à ce moment-là qu’il aurait fallu une photo. J’avais le titre, Naissance ». Loin d’être tombés là par hasard, tels les vêtements, ces mots achèvent le récit. Ils matérialisent l’absence des corps. Ils sont un parallèle à la première photo absente, le sexe en érection, qu’Annie Ernaux comparait à L’origine du monde de Gustave Courbet. L’auteure a fait la boucle, de l’origine du monde à la naissance, L’usage de la photo a tissé cette histoire d’amour.

1 Premiers mots d’un texte.

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